Vol au-dessus d’un univers de coucous

Je me suis éveillée aux sanglots déchirants d’un de mes fils que l’on emportait à jamais. Son chagrin violent s’était tu puis répété sans que je puisse intervenir, séparée de lui par des murs, mais je l’entendais comme s’il pleurait à côté de moi. Dans la pièce où j’étais, il n’y avait rien, aucun mobilier, aucune consistance de lieu ou d’existence, une pièce aussi nue qu’une cellule de la mémoire, car je rêvais d’un désespoir d’enfant de quatre ou cinq ans.
Plus tard, je regardais un documentaire sur la mémoire et ses trahisons, un lien que m’avait envoyé un ami. Les avancées scientifiques impressionnent et inquiètent, quel usage en fera-t-on ? Mais le fond, je le connaissais : les souvenirs se modifient, les souvenirs nous modifient, les souvenirs sont les variables de nos apprentissages et de notre présent. À chaque instant avant le suivant à venir, ils nous modèlent autant que nous nous les réapproprions en les formulant à nouveau dans notre esprit.
Les scientifiques internationaux s’accordaient sur l’importance primordiale du rêve pendant le sommeil profond sur la mémoire. Pendant cette période où l’esprit ne maîtrise pour ainsi dire aucune pensée, aucun mécanisme cérébral, la mémoire se joue de nous de façon chaotique. La scène dont j’ai rêvé ne s’est jamais produite, elle n’est pas arrivée cette terrible peine enfantine, pas plus que je n’ai subi cette angoisse abominable ; j’en étais convaincue dès lors qu’encore endormie, j’ai supprimé les murs et rétabli ce souvenir auditif à sa place : la voix était juste et sans nul doute, mon fils a pleuré ainsi après une chute ou pour une autre raison bien moins dramatique, il y a vingt-cinq ans.
Mais je m’effraie plus encore depuis ce matin sur le lien puissant qui existe entre les souvenirs intimes et l’imagination forcément stimulée par chaque information extérieure bien au-delà de notre capacité d’assimilation individuelle (je crois), emmagasinée et traduite en émotion, ici plutôt violente. Et à la fin, leur terrifiante influence à travers les réseaux sociaux qui bombardent nos mémoires de celles d’autrui, sans interruption avec un débit colossal.

Je me souviens donc je me trompe , Arte, documentaire réalisé par Raphaël Hitier,2016

Coucou « Arts & Crafts », origine indéterminée.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.