Légendes du Saint-Laurent, et me voilà en route pour le Canada français. Ce livre illustré s’ajoute à la collection d’albums offerts par un ami déterminé à me spécialiser dans la lecture des langues étrangères, en particulier lorsqu’elles s’agrémentent de Ƃ, de ů et de ŏ, et qui me les envoie à cette fin. Je précise à l’attention de mon aimable bienfaiteur, dont l’anonymat se respecte pour la tradition, que je lis parfaitement le canadien français, sans aucune difficulté ! — Un jour, je pourrai raconter à mes petits-enfants comment je suis devenue polyglotte grâce aux livres pour la jeunesse arrivés miraculeusement par La Poste (mais certains de mes amis païens prétendent que La Poste émane du peuple Korrigan, du monde des elfes ou qu’elle est investie par Loki).

L’illustration de couverture semble glorifier la colonisation, pourtant, Légendes du Saint-Laurent est bien un recueil de nouvelles fantastiques issues du folklore canadien. Les événements dérapent et plongent dans l’irrationnel pendant la promenade sur le fleuve, durant une balade géographique et culturelle. Chaque page est d’abord illustrée, en haut, par un rivage vu depuis le cours du Saint-Laurent, dessous une note courte expose un événement, une curiosité, puis les deux tiers restants accueillent soit une image soit une légende. On comprend rapidement dès l’avant-propos copieux que l’ouvrage a été rédigé par une Anglo-saxonne cherchant à s’attirer les bonnes grâces des lecteurs canadiens-français, qu’elle louange pour leurs particularités venues de la « Douce France », mais auxquels sont remémorés les bienfaits de la cohabitation entre anglophones et francophones. Une grande carte en couleurs de la belle province clôt l’ouvrage.
À regarder mieux, les illustrations ne sont pas particulièrement naïves, cet album ne vise pas spécifiquement la jeunesse contrairement à ce que j’avais pensé de prime abord. Elles imagent quatorze légendes, un être surnaturel indien, un prêtre fantôme, un loup-garou, des lutins et, bien entendu, La Corriveau et le Malin. Pour la première, le récit exploite la métamorphose de la sorcière en spectre lorsque La Corriveau terrifie les voyageurs découvrent au carrefour sa cage de chaînes, celle-là même où on l’exposa après sa pendaison. À propos du démon et de ses tentations, le curieux pourra lire la triste et édifiante histoire de Rose Latulippe. La belle Canadienne fut sauvée d’un sort funeste qui lui imposait de danser jusqu’à la mort dans les bras du plus joli diable rencontré. Par la ferveur d’un prêtre, elle put épouser un rude campagnard qui lui fit lestement huit ou dix enfants, la conteuse ne s’en souvient plus… Mon histoire préférée : quelle chance d’être sauvée par la religion et quel meilleur destin peut-on rêver, quand on est une jeune fille, que d’échanger un danseur beau-parleur pour un reproducteur en série ! Trêve d’ironie, cette légende présente une particularité qui m’intéresse au plus haut point, car elle chemine depuis longtemps, venue des contrées nordiques. Au cours des explorations et invasions, elle s’installa durablement sur les côtes de l’île d’Angleterre, dans le pays de Galles et en Irlande, mais elle essaima aussi à travers l’Europe d’une manière plus discrète. Son héros démoniaque est un animal prenant forme humaine, l’une des créatures les plus insaisissables du folklore, charmeur et féroce, d’une cruauté à la mesure de celle dont est capable l’humanité : le cheval d’eau, le kelpie ainsi qu’on le nomme le plus couramment. On comprendra que la découvrir au cœur des légendes canadiennes m’a ravie, bien que mon monstre préféré soit rétrogradé à l’état de monture pour un diable issu des mythes chrétiens.

Si l’intérêt fantastique n’apparaissait pas comme une évidence sur l’illustration de la couverture, les questions se posent également au sujet des auteurs et de la date. Seul l’illustrateur est nommé partiellement, suivi de la mention des éditions Pacifique Canadien, Montréal. Une inscription manuscrite en page de titre date l’album de 1926, la parution originale en français est de 1925. Les informations sont rares sur Internet, elles s’embrouillent un peu. L’auteur disparaît, adopte un nom à rallonge, deux noms, l’illustrateur est raccourci à quelques lettres, l’album est traduit en anglais. Finalement, grâce à la Simon Fraser University du Canada, j’apprends que le texte fut écrit par Amelia Beers Warnock, épouse Gavin, née le 12 août 1874 et morte le 7 septembre 1956, dans l’Ontario. Elle fut célèbre comme chanteuse d’opéra et de folklore canadien avant de devenir journaliste, après son mariage, et œuvrait aussi sous un pseudonyme, Katherine Hale. L’illustrateur se nomme Charles Walter Simpson, (1878 – 1942 à Montréal, Canada), qu’il ne faut pas confondre avec un peintre homonyme, anglais lui. L’artiste canadien débute comme peintre officiel pour l’armée, son style se reconnaît assez aisément dans la technique qu’il affectionne, que l’on dirait colorée à la craie grasse. Elle induit une impression de naïveté, démentie par les mises en scène fantasques de ses peintures, lesquelles sont cependant retenues dans les limites d’une certaine bienséance.

Une histoire de livres, recueillie en mai 2013

Le diable fuyant Rose Latulippe, par Charles Walter Simpson.

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