Ce morceau morbide et fascinant demeure associé à l’appart’ où j’ai vécu une année, un taudis dont les murs disjoints ouvraient leurs lézardes à l’averse, au vent et aux éclairs rougeoyants des torchères de la BP, à fort merdique ; une enclave historique dans la chair de Dunkerque, autrefois port de pêche, on ne voyait plus la mer biffée par le mastodonte industriel. Naufragée, je sombrais dans le sommeil malgré moi, j’aurais voulu ne plus dormir pour vivre un peu plus, persuadée qu’une nuit, il pleuvrait un déluge de feu venu de l’usine à pétrole pendant qu’elle poussait des hurlements de tonnerre dans l’obscurité ; ou l’enfer dégringolerait de la centrale atomique mise en service cette année-là, énorme et plantée comme un bubon extraterrestre près de la plage de Gravelines ; à moins qu’un conflit invraisemblable pour nous, jeunes idiots, né aussi vite que celui des Malouines, nous envoie les dons des « Alligators ». Les rivages des océans se métamorphosaient en avant-ponts d’horreur et avec eux, mes éternités d’enfance rêvées dans les dunes.

En 1985, c’était Tchernobyl. Je me souviens du temps magnifique, ce ciel bleu paraissait la pire des menaces, si pur et si trompeur. Des gens colportaient des choses absurdes, de ne plus manger d’épinards, comme si cela avait encore de l’importance. À cette époque, Thiéfaine me donnait la certitude que je n’étais pas la seule à ressentir cette trouille dont je n’osais pas parler à découvert, pour la conjurer.

Sous mes pieds, privée de ciel et d’océan, la terre m’engluait, j’aimais passionnément la science-fiction… j’étais bien atteinte de désespérance optimiste. Je ne souffrais pas encore de la désillusion.

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