MITAINE, DIT BRIOCHET

Créé en 1832 pendant la Restauration, Le Charivari fut l’organe virulent de la voix républicaine sous la direction de Charles Philippon (1800 – 1862) qui dirigeait aussi La Caricature, l’une et l’autre de ces revues avec l’aide d’illustrateurs dont les noms deviendront célèbres : Daumier, Grandville, Gavarni, Ramelet, etc. Ils furent caricaturistes, mais c’est eux aussi qui introduisirent dans l’imagerie jusque là réduite à quelques figures traditionnelles (les grands, leurs valets, leurs soldats et quelques paysans) la diversité du peuple et en particulier les petits artisans, les mauvais garçons et surtout les ouvriers. Chaque exemplaire de quatre pages du Charivari contenait un ou deux articles pamphlétaires et une illustration, caricature ou scène familière, fantaisie, et même parfois un paysage. Dans ce numéro de janvier 1833, le rédacteur anonyme, mais il s’agit sûrement de Philippon lui-même, larde de piquants sarcasmes la justice en cours pendant la Restauration. En lisant ce texte, je n’ai pu m’empêcher d’établir une corrélation contemporaine, peu flatteuse pour notre troisième millénaire, je l’admets. Je vous laisse en juger.

 

MITAINE, DIT BRIOCHET,

ou

DE LA NÉCESSITÉ DE COLLER DES ÉTIQUETTES SUR LE DOS DES PRISONNIERS, POUR LES EMPÊCHER DE SE PERDRE DANS LA PAILLE.

   Il y a des gens inattentifs qui perdent tout, qui oublient tout : l’heure du rendez-vous, le nom de leurs amis, celui de leur maîtresse, l’existence de leur femme, leur bourse, leur por­tefeuille, leurs enfans dans la foule, et qui sèment partout, sur leur passage, cannes, foulards, tabatières et gants.

   Il y en a aussi qui oublient leurs sermens : M. Cassette est de ce nombre.

    Quant à M. Persil, ce n’est pas sa bourse qu’il perd, bien au contraire, ce sont ses prisonniers ; M. Persil égare ses pri­sonniers ; et ce n’est pas étonnant : M. Persil en a tant ! C’est une nouvelle preuve de l’embarras des richesses. Et, par exem­ple :

    Le sieur Mitaine, dit Briochet, est l’une des mille victi­mes de cette opulence de scélérats, qui, sans doute, a donné lieu, pour sa part, à cette phrase du discours du trône, sa­voir : « Que les recettes de l’état sont dans une prospérité toujours croissante. » Les recettes de prisonniers, c’est pos­sible.

    Vous saurez donc qu’à la suite des événemens de juin, le sieur Mitaine, dit Briochet, avait été pris, conduit à la Force, et descendu à trois cent cinquante-deux pieds sous terre, pour avoir donné ou reçu un coup de poing de gendarme, je ne sais lequel des deux, la cour d’assises ne l’ayant pas su plus que moi.

    Toutefois, vous conviendrez que sept mois passés sous terre, en compagnie d’une cruche d’eau et d’une botte de paille, sont une pénitence un peu forte pour un coup de poing qui n’a jamais été ni donné ni reçu par personne. Si encore Mitaine, dit Briochet, avait reçu le coup de poing en question, hé bien ! en ce cas-là, nous serions les premiers à di­re — « Que diable aussi va-t-il s’aviser de recevoir un coup de poing de la part d’un gendarme ! Le gendarme lui a donné un coup de poing et l’a mis en prison ; c’est bien fait ! ça lui apprendra une autrefois à recevoir des coups de poing de gendarme. Qu’est-ce que c’est donc que de pareils scélé­rats qui se permettent de recevoir des coups de poing ! En prison, les séditieux ! “

    Voilà ce que nous dirions, si Mitaine, dit Briochet, avait reçu un coup de poing ; mais non, il n’a pas même cela à se reprocher ; et l’on ne peut se défendre d’un sentiment d’indi­gnation contre qui de droit, quand on songe que le pauvre diable a attendu sept mois, oui, sept mois, son tour d’acquit­tement ! que sept mois, oui, sept mois, il a croupi, moisi, pourri dans la puanteur d’un cachot, tandis que M. Persil, tandis que M. Barthe, tandis que… enfin, n’importe, se dorlotaient dans leurs palais, au milieu de toutes les jouis­sances du luxe et de la grandeur ! De pareils contrastes, vous en conviendrez, font croire à l’enfer, bien mieux encore que les homélies latines de l’archevêque de Paris, ou les prêches français de M. l’abbé Châtel. Que si l’enfer n’existait pas, ce serait bien le cas de l’inventer. — « Mais, dira peut-être M. Persil, Mitaine s’était perdu dans la paille ; j’avais perdu Mi­taine ; Mitaine était complètement oublié. »

   Soit ! espérons qu’au grand jour du jugement, si ce jour doit venir jamais, le peuple aura meilleure mémoire ; espé­rons qu’aucun de ceux que la justice devra atteindre ne se perdra dans la foule ; espérons que rien alors ne sera oublié.

    Et, en attendant, mon cher M. Persil, pour éviter à l’avenir de pareilles distractions, nous vous en supplions, prenez un excellent moyen de tenir des livres ; faites tenir en partie double et par doit et avoir le registre de vos prisons. Et même, s’il en est besoin, faites coller sur le dos de chacun de vos scélérats une étiquette explicative, comme, par exem­ple : — N° 6.667 : celui-là a reçu un coup de poing de gen­darme. — N° 6.668 : cet autre n’a rien donné ni rien reçu : douteux ; s’informer de ce qu’il aurait pu avoir fait, à supposer qu’il n’ait rien fait. — N° 6.669 : cet autre, enfin, est un ex-acquitté qui, en sortant de prison, où il avait été perdu sept mois dans la paille, a osé crier : « À bas Louis-Philippe ; Louis-Philippe de qui toute justice émane ! »

 

À propos de la gravure, il faut noter qu’il ne s’agit pas de l’un des artistes habituels de la revue, pas du tout, mais d’un inconnu, d’un très jeune inconnu comme l’indique le rédacteur :

L’auteur du dessin que nous donnons aujourd’hui entre à peine dans sa quatorzième année. Nous ne doutons pas que ce coup d’essai fasse vivement désirer les autres compositions que nous a promises ce jeune artiste. Ce dessin représente le Budget. C’est une ingénieuse matérialisation (nous allions dire personnification) dont les détails méritent d’être remarqués, mais dont nous recommandons surtout l’ensemble à nos lecteurs.

Dans cette image dédiée à son ami Félix Pyat, Jean Pauly, treize ans, peut-être une graine de révolutionnaire pour 1848, illustre avec force sa révolte contre le pouvoir de Louis-Philippe dont on reconnaît la caricature ultime : une tête en poire au sommet du ballot. Ce portrait-charge, ainsi qu’on le nommait à l’époque, fit fureur et mit le roi en rogne. À nouveau, cette tête molle n’est pas sans me rappeler une ressemblance avec les bajoues d’un certain potentat en fin de mandat.

 

Le texte est extrait du numéro du 13 janvier 1833 et son orthographe originale respectée. – La gravure date du 9 juin 1833. – En 1833, pendant la Restauration, Jean-Charles Persil était procureur général près la cour royale de Paris, nommé en 1834 ministre de la Justice et des Cultes en remplacement de Félix Barthe qui assurait la charge depuis 1831. – L’abbé Châtel est à l’origine d’un mouvement schismatique fondé en 1831 et dissous en 1843 : l’Église catholique française.

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