Mais oui, le maître du haut château du SEL à Sèvres, Jean-Luc Rivera en personne, aime Les papillons géomètres  et il en connaît un bout sur la littérature extraordinaire de tous les genres. Les Rencontres de l’Imaginaire lui doivent une part essentielle de leurs succès, l’interview réalisée par ActuSF ne démentira pas la réussite de cette manifestation culturelle et de son organisateur.

Il arrive, trop rarement, de trouver un roman d’une totale originalité : c’est le cas avec « Les papillons géomètres » (Les Moutons électriques) de Christine Luce. Il s’agit là d’un roman très huysmansien dans son style, prenant « à rebours » (si je peux oser…) tous les thèmes habituels du roman de détective de l’occulte. En effet, ici, notre détective est un esprit de l’Autre monde qui va enquêter sur une intrusion d’un humain dans celui-ci et sur la manière dont il a pu enlever (« abductio ») l’esprit de la malheureuse Eve Blake, disparue sans laisser de traces dans aucun des deux mondes. C’est lui qui va établir le contact avec Marie-Gaëtane LaFaye, authentique médium londonien (elle a par intermittence un vrai don, contrairement à beaucoup de faux médiums escrocs dans les romans du début du XXème siècle), qui mènera en parallèle l’enquête dans notre monde car le mari d’Eve, John, était son client depuis sa disparition. Utilisant sa grande connaissance de la littérature populaire en général, et des romans médiumniques en particulier, Christine Luce nous convie à une enquête se déroulant dans les deux mondes qui communiquent par moments grâce aux talents de l’Enquêteur – nous ne connaîtrons jamais son nom, lui non plus d’ailleurs, car là aussi, à l’inverse de l’idée communément admise selon laquelle la réincarnation entraîne la perte des souvenirs de la vie antérieure, ici c’est la désincarnation qui cause une amnésie presque totale au réveil dans l’Autre monde – et de Marie-Gaëtane ; communication s’établissant même par téléphone – encore un joli renversement car ici le téléphone avec les défunts si cher à Thomas Edison fonctionne dans l’autre sens , ce sont les morts qui peuvent appeler les vivants… Et ce sont les défunts qui se posent des questions existentielles plus que les vivants, l’Ancienne et l’Arpenteur étudiant depuis un temps indéfini l’Autre monde dans lequel ils se trouvent afin d’essayer de comprendre pourquoi eux sont là et pas d’autres. Outre les questions métaphysiques abordées avec talent et délicatesse, l’auteur y a ajouté une pincée de « magick » crowleyenne et des descriptions parfaitement hallucinantes et angoissantes de cet Autre monde, calqué sur le nôtre, mais en ruines mouvantes noyées dans une grisaille perpétuelle. Avec une écriture superbe, chaque phrase est ciselée grâce à un vocabulaire recherché où chaque mot, soigneusement choisi, compte, « Les papillons géomètres » sont une véritable enquête policière élevée au rang d’oeuvre d’art littéraire, à laquelle vous penserez encore longtemps après avoir, à regret, terminé le roman.

Jean-Luc Rivera

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