Les enfants du réalisme socialiste

Fyodor Pavlovich Reshetnikov (Фёдор Павлович Решетников) (28 juillet 1906 – 13 décembre 1988) est un maître du réalisme socialisme. Né en Ukraine, orphelin en bas âge, son frère, peintre d’icônes, l’élève et le prend comme apprenti. Après ses études au sein d’une Rabfak (institut préparatoire pour les travailleurs), il suit les cours des Vkhoutemas, ateliers d’art de Moscou semblables à Bauhaus en Allemagne. Il intègre l’école quand, soumise aux pressions politiques et renommée Vkhutein, elle effectue le virage qui la contraint à abandonner tout abstractionnisme, dissoute en 1930 malgré ses efforts. Sa formation loin de l’orienter vers la dissidence le conduit au contraire à devenir un pilier du régime stalinien. D’abord engagé comme reporter pour la qualité détaillée de ses peintures, il embarque dans les expéditions polaires, survit au naufrage du brise-glace Tcheliouskine dirigé par Otto Schmidt. Probablement auréolé de gloire comme tout l’équipage fêté en héros à travers toute l’U.R.S.S., il s’installe comme peintre de personnalités et de scènes populaires, peu disposé à renouveler les péripéties du reportage sur le vif. Sa réputation grandit rapidement, grâce en particulier à Staline, flatté par son portrait de 1948 en généralissime. Dès lors, prix et reconnaissances nationales pleuvent sur ses œuvres, exposées dans les musées prestigieux. Reshetnikov devient membre puis vice-président de l’académie des arts, il participe aux destinées esthétiques du peuple… en somme, garant culturel de la propagande politique. D’ailleurs, il écrira sur le tard un essai pour édifier tout amateur à propos de la médiocrité des arts abstraits et de leur décadence bourgeoise, l’achèvement d’une carrière quasi-bureaucrate.
Mais… car il fallait un « mais » pour que le livre d’art, recueilli dans les vestiges d’une association franco-russe mis à la rue, titille mon intérêt : Reshetnikov peignait les enfants.
Malgré son réalisme pesamment socialiste et donneur de lourdes leçons morales, le peintre n’a jamais pu tout à fait lui asséner la rigueur d’un jugement sec, dénué d’émotion et de tendresse. La sélection de reproductions dans le portfolio ne s’y trompe pas. Après le sacrifice à l’autel politique représenté par le fameux portrait de Staline, les suivantes sont consacrées à la famille et surtout aux enfants.
Dans ce genre, ce n’est pas même Опять двойка (Grade D, encore, ou Encore de mauvaises notes), le tableau le plus célèbre de Reshetnikov, qui orne la couverture mais За Мир! (Pour la paix !). Le premier figura sur tous les manuels scolaires ou presque, son message chargé de reproche et de tristesse à l’encontre des élèves insoucieux du travail et de l’avenir. Cependant, si l’on déjà peut douter de la réelle contrition du gamin, l’affection gratuite et spontanée que lui témoigne son chien adoucit largement la leçon de morale. Pour la paix ! Reshetnikov exploite une scène étrangère, en France — évidemment, il nous parle mieux en utilisant le mot dans notre langue. Sur fond de ravage d’après-guerre d’un boulevard, un cortège populaire défile dominé par un volatile, vaguement coq ou tourterelle, plutôt poule en fait, et un drapeau tricolore. Dans la ruelle plus proche, un bourgeois péremptoire le désigne à un agent de ville, un peu solitaire — on est très loin d’une compagnie de CRS ! Cependant, le premier plan contrecarre le message de propagande, d’après moi. Quelle que soit la manifestation, cette bande de gamins de 1950, les plus âgés coiffés du béret qu’affectionnent les étrangers, méfiants et solidaires, précurseurs des artistes de rue, tague le mur de sa propre revendication, la paix. À croire que le peintre conserva de son enfance une idée de l’innocence à préserver, un sentiment que la vision de ses autres œuvres, nombreuses, a conforté.

Rien ne m’encouragerait cependant à donner l’absolution à ce peintre, s’il fallait que je l’octroie, car c’est inutile. Le carriérisme a un prix posthume, Fyodor Pavlovich Reshetnikov sombre dans l’oubli malgré tous ses succès… ce qui ne change en rien, c’est vrai, à son dogmatisme borné de propagandiste exercé aux dépens d’artistes qui vécurent très mal pendant le régime répressif de Staline.

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