C’est un magasin fabriqué en quelques semaines, un grand carton avec des ouvertures découpées, pour laisser entrer les clients et permettre à la lumière chiche de baigner les bords du carrelage blanc cassé. À l’intérieur, les rayons respectent une géométrie simple, perpendiculaires à la ligne des caisses enregistreuses, surmontés des tours verticales de boîtes hermétiques empilées. Sous les rampes de l’éclairage artificiel disposées régulièrement, il est midi toute la journée dans cet endroit clos. Aucune ombre n’adoucit la luminosité mordante, elle enfièvre de nuances maladives les visages sculptés sans méplat que déchire d’éclats ardents le relief métallique des conserves qui la réverbère. L’odeur de détergent domine, la machine qui la distribue vrombit comme un gros scarabée dans les travées étroites, écartant les acheteurs inquiets de sa route, collés aux parois.
Je suis entrée avec d’autres personnes, venant du parking étrillé par une pluie violente, nous étions pressés, courant à moitié sous l’eau qui roulait sur nos têtes nues. Sans un mot, ces gens se sont engouffrés par le portillon à battants, inondant les carreaux de gouttelettes, tandis que je m’immobilisais indécise. Je ne les quittai pas du regard, jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans la perspective la plus sombre du couloir. Non, je n’accompagnais pas ces inconnus, je suis venue pour acheter une bouteille.
En traînant des pieds, je dépasse à mon tour la barrière mobile, chacun de mes pas émet un gloussement pâteux de ventouse. La semelle de mes bottes sales a craqué à plusieurs endroits, un demi-tour confirme mes soupçons, je macule le sol derrière moi de traces boueuses en forme de taupinières gluantes. Les monticules suintent, des bras d’étoiles huileuses germent sur leurs flancs et s’étalent sur le carrelage. Engourdie, j’entends le sourd bourdonnement du nettoyeur, de plus en plus proche. La vibration fait trembler les montants des étagères. J’abandonne mes chaussures embourbées, je m’envole effarouchée, pieds nus, légère un instant. Qui ne dure pas, le souvenir de la bouteille revient au centre de mes préoccupations.
Une dame en blouse à petits carrés vichy surgit, les mains gainées de gants transparents, je pense qu’elle est une employée du magasin. Je tousse un peu avant de l’interroger, pour m’éclaircir la voix, et je crache sur le côté. Quand je croise ses pupilles dilatées, l’énormité de mon geste déflagre dans mes tympans comme si cette femme avait hurlé. Pourtant, en croassant, je lui demande, butée, où sont les bouteilles. Elle suffoque tant qu’elle ne me répond pas, elle désigne du doigt le rayonnage de droite. Je suis des yeux son index pour constater que des corps en combinaison sont rangés là, soigneusement triés par couleur, leur tête couverte d’un sac en papier lié au cou par un cordon. Des étiquettes pendent à chaque lacet, le prix en gras, suivis de caractères illisibles. Mon souffle s’interrompt pendant une seconde infinie, ma poitrine explose sous la pression et je pense que je vais mourir sans parvenir à me détourner de l’horrible vision, mais la respiration reprend, cahotante. Péniblement, je pivote face à la vendeuse, luttant contre l’atmosphère anormalement épaissie. Elle me dévisage, ses yeux se baissent pour inspecter le reste de ma personne jusqu’à mes pieds dégoûtants écrasés sur le carrelage blanc cassé.
J’ouvre la bouche pour crier, et sangloter, je crois, mais je n’ai pas le temps, la dame en vichy rouge parle enfin, sans émotion : « Dans votre état, vous ne valez rien. »

Sac à papier, rideau !

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