
Je rêve que je ne dors pas
Je rêve que je suis dans mon lit et qu’il est tard. Impossible de dormir. Je souffre de partout. J’essaie d’allumer. N’y parvenant pas, je me lève et, dans le noir, je me dirige à tâtons vers la chambre de ma femme. Dans le corridor, je tombe. Incapable de me relever, j’avance lentement en rampant. J’étouffe, j’ai très mal dans la poitrine. À l’entrée de la chambre de ma femme, je m’endors (je rêve que je m’endors).
Soudain, je m’éveille (je rêve que je m’éveille) en sursaut. Ma femme a toussé et j’ai eu très peur. Je m’aperçois alors qu’il m’est impossible de bouger. Je suis à plat ventre et ma poitrine, mon visage, pèsent horriblement sur le sol. Ils semblent s’y enfoncer. Je tente d’appeler ma femme, de lui faire entendre le mot « pa-ra-ly-sé ». En vain. Je pense avec une angoisse effroyable, que je suis aveugle, muet, paralysé et que je ne pourrai plus jamais rien communiquer de moi-même. Moi vivant, les autres seront seuls. Puis j’imagine un écran, la pression des mains sur une vitre sans la casser. Les douleurs diminuent progressivement. Jusqu’au moment où j’ai l’idée de contrôler du bout des doigts si je suis vraiment sur le parquet. Je pince légèrement des draps, je suis sauvé, je suis dans mon lit.
(Rêve du 18 juin 1937)
Le texte joue à plaisir avec la sensation la plus ordinaire des rêves, celle de ne pas dormir, pour la rendre si confuse que l’état de veille ou de sommeil échappe au dormeur en souffrance, au point de rêver qu’il s’endort et s’éveille en sursaut, pourtant immobile, terrassé par la douleur. Cependant, ce n’est pas la force d’évocation du cauchemar et la paralysie qu’elle inflige au poète qui m’ont pétrifiée d’admiration, mais la petite phrase « Moi vivant, les autres seront seuls », une réflexion burlesque du plus pur égocentrisme, laquelle interrompt abruptement l’instant dramatique. Malgré les analyses que j’ai lues à propos d’individualité transcendant l’échec de la communication, je ne peux me résoudre à imaginer Paul Éluard la formuler sans ricaner intérieurement, en rêve ou non. Et je crois bien que la chute continue d’exploiter cet humour de dérision, car le rêveur éveillé rit, moqueur, de son angoisse et la chasse, sauvé par ses draps retrouvés. Une conclusion ironique qui me plaît. Je me fourvoie peut-être à vouloir sourire au lieu de frémir, tant pis : « il vaut mieux que je me trompe que si les blés se trompaient… » affirme un dicton oublié que rapporte avec justesse Pierre Dubois.
Note à part : en 1937, Paul Éluard vivait avec Nush depuis sept ans à peu près, c’est elle qu’il tente de rejoindre, et l’on apprend que chacun avait sa chambre. Rien à en déduire de particulier, il s’agissait d’une pratique assez commune quand l’aisance ou les lieux le permettaient.
