La mouche et l’araignée

L’enseignement de l’araignée n’est pas pour la mouche. — Henri Michaux

Et réciproquement.

La mouche trompetait sans discontinuer les rumeurs du monde autour de la toile habitée par l’araignée solitaire. Immobile et sans ailes, la reine d’un règne qui n’est pas celui de l’insecte observait les minauderies vulgaires en rongeant son frein. Que lui importait la romance industrieuse des souveraines de la fourmilière et de la ruche, encore moins la complainte de la chenille, que ses prodigieuses épreuves métamorphosent en papillon. Il n’est nul besoin d’asservir un peuple pour arpenter son domaine ou de tisser un cocon pour conquérir une éphémère ascension, une geôle suffit ici-bas quand on en est l’hôtelière. Enfin, la buccinatrice épuisa son répertoire et, pour se reposer, atterrit sur la tige frêle de l’épi que frôlait le filet, tressauta et se tut.
Excédée par l’attente interminable, l’araignée confondit le soudain silence avec la capture de l’importune au piège gluant. Sur la mouche à sa merci, la taiseuse épancha le dépit muet qui l’étouffait de son fiel :
  — Tu m’empêtrais dans tes manœuvres ailées près de mon fil, à bourdonner tes espoirs, tes rancœurs et tes victoires. Au cœur de ma toile, j’étais contrainte de digérer ta laideur et tes vrombissements futiles. Te voilà coite, à la fin ! Détourne les yeux, leurs facettes volages ne reflètent rien sinon le prisme inutile de la vacuité, j’aperçois dans leurs miroirs déformés la réflexion de mon profil à l’infini ; le palais des glaces de ton regard pervertit mon individualité. Pour ma sauvegarde, je dois m’éloigner du lieu de ton supplice, emprunter le chemin de l’exil et oublier ton déplorable verbiage, je ne reviendrai qu’après ton agonie. Adieu, je pars en quête de sérénité, adieu ! Tente de concevoir l’amère justice de ces derniers mots meurtris par la souffrance que je nous inflige au grand dam de nos existences.
.   — Bizzzz, fit le diptère affectueux qui n’avait rien compris du prêche et s’envolait de l’accueillant toupillon enraciné derrière le piège étoilé. À bientôt !
L’araignée s’était éloignée à grandes enjambées de pattes grêles et n’entendit pas l’horrible promesse, sa toile demeura désolée jusqu’à son retour. La moucharde aussitôt vint lui donner les nouvelles…

 

2 réactions à “La mouche et l’araignée

    1. Peut-être. Je me suis rendu compte, étonnée, que j’écrivais fréquemment des haïkus ou des petites histoires de bêtes.

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