Vers deux heures de l’insomnie, j’ai tourné la dernière page de Journal de nuit, roman de Jack Womack traduit en 1995 par Emmanuel Jouanne pour la collection « Présence du Futur » chez Denoël. Un livre que j’avais écarté à l’époque, et j’aurais pu m’abstenir en 2018 de lire ce rite de passage de l’enfance à l’adolescence dans une société ultralibérale qui vire au cauchemar.

Chaque jour qui s’écoule ruine chaque espoir, chaque découverte, celle de sa sexualité différente, celle du respect de la liberté, celle des droits essentiels auxquels Lola croyait dans sa famille désaxée, mais aimante aux fortes valeurs de tolérance. Chaque pas qui la conduit à l’indépendance la mène à la chute inévitable. Transmis au prisme flou des informations télévisées ou au passage de militaires dans les rues, dans les bruits d’explosions de plus en plus proches, quand la fumée s’insinue partout, les événements extérieurs, inéluctables, charrient toute la population vers la pauvreté, la séparation et la mort.

Womack accompagne d’une identique altération la manière de s’exprimer de Lola, héritière combative d’Anne Frank au cœur d’un New York prospectif, ce qui d’un point de vue purement littéraire est impressionnant, et se ressent parfaitement dans la version française. Son alternative où l’enfant révèle une rage de vivre autrement plus féroce que la petite fille des années nazies n’en demeure pas moins le récit de son assassinat par l’État dystopique, quand il ne lui laisse que le choix de survivre en abandonnant toute humanité.

Jack Womack : Journal de nuit (Random Acts of Senseless Violence), 1995 (1993), Illustration de Philippe Gauckler. Denoël.

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