Flash-back 11 avril 2015, en avant la muzak !

Samedi 11 avril 2015, La Malterie, manufacture désaffectée transformée en accueil de la culture insoumise avant que le terme se politise, balance un concert de dingues. Les plus cinglés achèvent la nuit, Terminal Cheesecake.

Ce soir-là, le soleil rasant sur l’autoroute altérait le paysage ordinaire et monotone du trajet, les détails ne cessaient de bondir du pare-brise au rétroviseur. J’avais saisi mon appareil photo pour les capturer avant qu’ils ne s’évanouissent.
La distorsion du viseur amplifiait mon acuité visuelle et imprimait les images fugitives sur ma rétine. À l’issue du voyage, je suis entrée dans la salle en état second, celui qui me dissocie lorsque j’écris quand l’une observe et reporte ce que vit l’autre immergée dans un univers distinct.

Ce soir-là, ni papier ni crayon, aucun clavier à portée de main n’endigua la schizophrénie temporaire. Les flots ininterrompus de bruit, de son, de rythme ont englouti mon attention jusqu’à me révéler combien la musique palpite comme la chair à vif, une créature qui vous dévore et vous recrache après vous avoir digérés, différents.
Peut-être l’empathie à laquelle j’avais lâché la bride multiplia le choc de mes mondes, but When Worlds Collide

Wo oh oh oh oh oh…
At the late night, double feature, picture show.

Ou j’étais épuisée, comme de plus en plus souvent, l’âge ne pardonne guère aux émotions fortes. Mais que ce soit une sensibilité exacerbée ou la manifestation d’un nouveau désordre dans ma vie, ou n’importe quelle explication plus raisonnable, la musique est une source de bouleversements.


Sur le chemin du retour, au lieu de réintégrer l’existence ordinaire, un événement bizarre a porté au paroxysme une impression déjà déphasée. Une tragédie banale, pourtant, mais elle percute et déroute la conscience, et lui assène son impuissance à remédier, à consoler, l’inutilité.

Longtemps, l’intensité de cette nuit m’a hantée comme un péché d’indifférence et d’égoïsme esthétique. Et puis, j’ai fini par céder à l’abomination de ceux qui écrivent, je l’ai métamorphosée en histoire. Elle m’a coûté cher : une expiation se doit d’endolorir, elle exige la perfection inaccessible aux romantiques à jamais insatisfaits, hélas. J’ignore encore si je souffre d’une ambition démesurée ou si j’accomplis en toute humilité la seule tâche dont je suis capable, chaque mot tracé me livre au doute. Je les ai pourtant alignés jusqu’au dernier.

Et alors, pourquoi ce flash-back, à part pour reparcourir une errance afin d’étaler ma complaisante pénitence d’écrivain ? Parce que j’en ai envie, reprendre à la phrase « l’abomination de ceux qui écrivent ». Et pour d’autres motifs plus ou moins fortuits.
Il y a deux ou trois semaines, je proposai la nouvelle pour une future publication, Le Novelliste, un projet qui m’enthousiasme, un pied dans le passé littéraire, l’autre dans la création aujourd’hui. Imaginez un magazine intemporel qui ignorerait les frontières pour réunir illustrations et récits, oubliés ou juste inventés, et ceux qui en sont les auteurs ! Moi, l’affaire m’enchante en plus que, vraiment, je ne pense pas que j’aurais envoyé mon histoire à quiconque, sinon à un ami de confiance, car Leo Dhayer l’aurait refusée avec délicatesse — j’avoue être ombrageuse quand je me frotte aux demandeurs de texte discourtois, sans parler de l’incompétence inhérente à leur désinvolture. Mais ma nouvelle lui a plu, et paraîtra dans le numéro 1. C’est curieux, je me suis sentie délivrée d’une part de culpabilité, comme de la charge d’un travail au moins consommé honnêtement.

.    Dans quelques heures, deux ans, presque jour pour jour, après celui de La Malterie, j’assisterai à un autre concert de Terminal Cheesecake. Ma mémoire a reconstitué la bulle intacte d’avril 2015, le texte et les photos prouvent seulement la réalité de mon souvenir. L’endroit a changé, le groupe joue au Centre Culturel Libertaire. Les temps changent aussi et ne s’améliorent pas, les lieux deviennent militants. J’éprouve le sentiment inquiet de m’embourber dans mon récit prospectif.

Samedi 15 avril 2015, à La Malterie (Lille), trois groupes jouaient : Virtua Footix, (Visible) Cloaks & Terminal Cheesecake.

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