Quelques nouvelles — et un roman ! — de par chez moi, pour qui voudra les apprendre.
L’année finissante encourage au coup d’œil dans le rétroviseur pour mesurer ainsi le chemin parcouru sans hâte, il me fallait réfléchir après les aventures de Charlotte Caillou et des Papillons géomètres. J’imagine que j’aime mieux voyager qu’arriver à destination, mais j’avance et je ne suis pas mécontente de ma progression.

Nouvelle parue grâce au Novelliste, disponible en ligne et dans les meilleures libraires ! Une belle et nouvelle revue toute illustrée, le flacon et son contenu : vous aurez l’ivresse, promis ! — publicité subliminale, presque.

[…] Un blanc, dans son caisson de privation sensorielle, elle cherche à deviner si le son existe encore. Le verre surgit, elle le tient dans la main qu’elle ne voit pas, elle boit. Est-elle devenue translucide ? Peut-être distingue-t-on le liquide qui dévale le long de sa trachée-artère, cascade dans son estomac avant d’emprunter le parcours serpentin de ses intestins. L’écho d’un hoquet de rire lui chatouille le larynx, elle bafouille :
« Il y a des toilettes dans cet univers ?
— Au fond du couloir à gauche », lui chuchotent les lèvres carmin d’une femme qui s’est matérialisée à sa droite.

Nouvelle à paraître. Où ? Mystère encore entretenu.

[…] Classer les composants recyclables n’absorbe qu’une partie de l’esprit, aucun recours à l’empathie. L’occupation m’offrait l’occasion de réfléchir sous le faisceau de lumière d’un conapt, réduit à l’horizon de murs dépourvus d’ouverture, elle me détournait aussi de l’amère rumination qui aigrit l’existence désœuvrée. Sourde à la coquetterie, et sans attirance pour les hobbys de délassement — les spectacles régis par la plate-forme officielle m’ennuient quand ils ne m’horripilent pas —, les rares amis que je fréquentais cultivaient le même détachement réservé. Mes loisirs se résumaient à lire, ou à écouter raconter les romans distribués en sous-main, des textes souvent trop courts, échappés à l’espionnage bienveillant de l’Harmonie de la culture et de la distraction. Si la chance me souriait, je dévorais l’un des récits survivants, émergés d’une époque différente, qu’Élie piégeait, grâce à une bizarrerie informatique, dans les dépôts numérisés que leurs propriétaires et les autorités avaient oubliés.

Nouvelle à paraître. Où ? Grand secret de rigueur.

[…] Debout sur la première marche, elle repère les lieux en reprenant son souffle. Le colimaçon s’enroule autour d’une colonne massive, le plafond suit la pente ascendante en surplomb, rugueux et si bas qu’elle peut le toucher du doigt en se dressant sur la pointe de ses sabots. Ou elle a beaucoup grandi depuis sa visite l’an dernier dans le phare, comme chaque année depuis qu’elle est née sur l’île ; c’est ce que lui a dit son père lorsqu’il l’a soigneusement mesurée avant de partir. Comme toujours, pour qu’elle se tienne tranquille, il lui a affirmé que surveiller sa taille était important. Pendant qu’elle se tortillait pour échapper à son étreinte sous la toise, elle a fouillé ses souvenirs afin de puiser dans les images l’assurance qu’il n’altérait pas la vérité pour lui imposer le mot de la fin. Mais sa mémoire a entreposé les voyages au phare en plans successifs et les plus anciens se confondent entre eux, jusqu’à s’évanouir, sans qu’elle découvre la preuve qu’ils remontent à l’époque où elle ne marchait pas encore : elle grandit sans que l’événement lui paraisse exceptionnel ni au quotidien ni à ce jour tant attendu.

Ce matin, le rituel a changé, une exclamation a échappé à Papa, avec une pointe d’admiration dans sa voix.

Nouvelles à paraître… l’une ou l’autre. Où ? Mais, je vous en pose des questions, moi !

[…] La main crispée sur son portable enfin muet, elle secoua la tête pour s’éclaircir les idées quand une névralgie la fit cligner et l’engagea à plus de circonspection pour poser le pied sur le lino. Il fallait pourtant qu’elle accélère le mouvement sinon elle serait en retard au boulot. Elle jeta un coup d’œil à l’écran : 6 h 45. Incrédule, elle tapota le clavier et afficha la page d’accueil pour constater que sous l’icône du réveil les secondes se succédaient normalement.
« Tom, c’est l’heure. Tom, Tomi », appela-t-elle doucement en regardant le défilement des chiffres, neuf, dix, onze. Sans réponse ni même le léger ronflement habituel de son compagnon, elle abandonna sa surveillance et se retourna en répétant sa litanie.
« Tomi, c’est l’heure. Mais mon réveil déconne, tu peux vérifier sur le… »

ou

[…] Elle essuie sa main valide sur la combinaison raide de crasse, l’autre main pend inerte au bout du bras droit. Dès qu’elle a émergé, elle a grommelé des litanies d’injures sans desserrer les dents, mais là, elle s’est entendue par-dessus le bourdonnement.
— Saloperie de shiterie de mierda de résosocialite d’estupida..
Pendant qu’elle tripatouille sa console, elle continue d’égrener les mots sans suite, des insultes cisaillées par les gémissements qu’elle réprime aussitôt d’une grossièreté plus appuyée. Le son de sa voix rauque la réconforte.

Roman à paraître… Oh, un roman ! Peut-être, il se dissimule encore dans le jardin secret

[…] Le capitaine consentit à confier les raisons de sa mauvaise humeur, enfin dissipée, tandis qu’ils dégustaient une omelette aux corolles en buvant la piquette fraîche et sucrée que leur servit la patronne hilare, en robe aussi florale que sa cuisine et son vin. Abasourdie, la voyageuse apprit que le « Joyeux Luron », ordinaire caboteur de commerce, avait été réquisitionné par ordre spécial, et sommé de la transporter en moins de huit jours à destination sous peine d’amende. Outre que la traversée leur coûtait les gains habituels de leur négoce, la menace les avait rendus furieux, à la merci du moindre caprice météorologique, mais le temps clément les avait favorisés et la prime promise pour le succès de leur entreprise rembourserait leur perte. De surcroît, leur dernière escale leur permettait un bénéfice  : les matelots chargeaient au moment même une cargaison de fleurs, délices des gourmets, des esthètes et des alcooliques de Grandeville.
Un peu avant minuit, le « Joyeux Luron » reprit sa route, embaumé du parfum des jonchées d’or épandues sur le pont. Ophidia s’endormit ivre de leur odeur en serrant la gerbe offerte par le capitaine légèrement gris, lui aussi. La fin du voyage s’acheva dans les brumes comateuses dont la passagère n’émergea que pour péniblement boucler ses bagages.

Tous ces univers ouvriront leur porte si je réchappe au supplice de la planche des pirates.

Merci de votre visite et de votre attention, lectrices et lecteurs.

Bien à vous, l’Esthète de mule

 

2 réactions à “Brèves de mes univers de travers

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