« Dire des idioties, de nos jours où tout le monde réfléchit profondément, c’est le seul moyen de prouver qu’on a une pensée libre et indépendante », qui disait Boris Vian.

J’en grince encore de rire et je raconterai des idioties. Sans réfléchir, je le sais je viens de me relire et d’ajouter ces fichues virgules qui font respirer, moi, j’oublie tout le temps.

Il a fallu que j’ouvre l’Arrache-cœur, il n’a pas changé, ou plutôt je n’ai pas réussi à muter vers l’état adulte, probablement. Ce roman est une désespérance crachée sous humour et poésie. Je ris, je pleure, l’effroi me broie la gorge, je mâche cette main maculée d’écolier, l’une des mains pas bien grandes jetées dans l’eau, la honte des parents noyée loin des regards.

« Ahanant, il se propulsa vers un débris qui flottait et le saisit adroitement dans sa bouche. C’était une main assez petite. Tachée d’encre. Il remonta.
– Tiens, dit-il en l’examinant, le gosse de Charles a encore refusé de faire ses pages d’écriture. »

Un article de journal dernièrement expliquait comment un couple droguait leur fille violée et enceinte pour l’affaiblir et l’étouffer une nuit sous un oreiller. La réalité n’a jamais fait défaut à l’imagination pour se leurrer dans une parodie sociale de la respectabilité, ces parents ne noyaient pas leur enfant, mais l’asphyxiaient, la frontière est mince entre fiction et réalité. Venu de l’extérieur, comme ceux qui commentent ce genre d’épouvantable information, le héros minable, Jacquemort, un fataliste sans substance uniquement capable de satisfaire à ses propres pulsions, se complaît à comprendre celles d’autrui, il psychanalyse l’humanité. Il tente d’ingérer les émotions qui meuvent le monde, sans pouvoir se détacher de sa fascination masturbatoire, même quand il soupçonne que cela ne le conduira nulle part. Il devient le chat qui a bien voulu se laisser analyser et il s’en va tout seul, si Kipling avait raison. À la fin, Jacquemort se découvre une chance de rédemption morbide, en avalant à son tour la honte balancée à la rivière, pourtant si jolie.

L’histoire se passe dans un village perdu quelque part, théâtre minuscule d’une tragi-comédie cosmique, une bulle consacrée aux perversions banales ; c’est vrai que Boris Vian a lu de la science-fiction. Parmi tous les prisonniers de ce microcosme, le père des triplés prend la fuite à bord d’une barque qu’il construit dans un hangar presque intouchable, nul n’y pénètre ou presque à part lui. Lorsqu’il met à l’eau le bateau, c’est du haut d’un promontoire, parce que c’est plus beau pour partir en voyage ; une fusée si la destination avait été le ciel. Seul à se dégager de la société locale, solitaire, il admet son égoïsme, veule et courageux à la fois, au ban, il s’enfuit avec sa conscience délibérément tachée. D’autres villageois, ignobles, sont en proie à des fantasmes tueurs ou, au contraire, s’immolent à une idéologie qui ne permet aucun compromis : la mère jouit du sacrifice de son existence pour le bien-être de ses enfants, privés de libre arbitre, hors le monde.

Ce roman se montre épouvantable. Ou plutôt, il le serait si la terre qu’occupent les habitants comme de la vermine n’était pas si étrangement belle.

Le jardin s’accrochait partiellement à la falaise et des essences variées croissaient sur ses parties abruptes, accessibles à la rigueur, mais laissées le plus souvent à l’état de nature. Il y avait des calaïos, dont le feuillage bleu-violet par-dessous, est vert tendre et nervuré de blanc à l’extérieur ; des ormades sauvages, aux tiges filiformes, bossuées de nodosités monstrueuses, qui s’épanouissaient en fleurs sèches comme des meringues de sang, des touffes de rêviole lustrée gris perle, de longues grappes de garillias crémeux accrochés aux basses branches des araucarias, des sirtes, des mayanges bleues, diverses espèces de béca-bunga, dont l’épais tapis vert abritait de petites grenouilles vives, des haies de cormarin, de cannaïs, de sensiaires, mille fleurs pétulantes ou modestes terrées dans des angles de roc, épandues en rideaux le long des murs du jardin, rampant au sol comme autant d’algues, jaillissant de partout, ou se glissant discrètes autour des barres métalliques de la grille. Plus haut, le jardin horizontal était divisé en pelouses nourries et fraîches, coupées de sentiers gravelés. Des arbres multiples crevaient le sol de leurs troncs rugueux.

C’est là qu’Angel et Jacquemort étaient venus se promener, las d’une nuit mal dormie. L’air frais de la mer nappait de cristal la falaise entière. En haut, à la place du soleil, il y avait une flamme creuse à contour carré.

Le jardin de minuit dont m’avait parlé un ami, que nous cherchions, éveillait chez moi des réminiscences troublées, il se cachait ici.

Bien sûr, à l’âge de onze ou douze ans, je ne discernais pas les subtilités, et je ne me vanterai certes pas de toutes les avoir absorbées aujourd’hui. Quand j’ai lu l’Arrache-cœur, Boris Vian était mort, il était vieux lorsqu’il avait écrit cette histoire : 33 ans, l’état de maturité me paraissait à l’époque inatteignable, l’âge de mes parents tellement bizarres. Si je me rappelle bien l’enfant que j’étais, mais je trompe le regard en prétendant ne pas forcément me souvenir exactement, cette histoire d’une cruauté féroce accordait peu de chance au bonheur, elle déversait une détestable tristesse de vivre avec ses semblables, assortie d’un dégoût profond de ne pas être meilleur ; à défaut d’optimisme, le texte m’offrait le réconfort d’être moins seule à éprouver ce mal de vivre, et parfois, c’est le mieux qu’on se souhaite. À tout âge.
À présent que Boris Vian est si jeune qu’il me faut réaliser un effort pour me convaincre de l’avoir été autant quand je songe au temps que je lui ai mis dans les dents, je doute malgré l’entassement des années d’avoir acquis la maturité de mes parents, je n’ai pas changé, ou peu, dans le fond. Pourtant, en ignorant ce soupçon ou la condescendance qu’on me témoigne assez fréquemment, j’estime que ce n’est pas un devoir adulte de se montrer d’une humeur égale et enjouée, qu’il n’est pas anormal de ressentir tristesse et joie et de les exprimer, de rire ou de pleurer. À tout âge.
Je ne suis pas moins intelligente quand je laisse paraître mes émotions, elles me gouvernent autant que ma raison, chacune de mes décisions ou de mes pensées leur doivent autant : il me semble particulièrement déraisonnable d’imaginer que je puis offrir une idée par ailleurs construite avec réflexion exempte d’émotion. Je défie n’importe qui n’est pas une machine à calculer de me prouver qu’il est capable d’en faire abstraction. C’est amusant, d’après les auteurs de science-fiction, la machine s’approche de l’humanité au moment où l’émotion point dans ses rouages bien huilés, avant ils ne sont qu’outils intelligents. Que penser des hommes et des femmes qui nient en éprouver pour imposer leur avis sur n’importe quel sujet ? Pour ma part, c’est tout vu, de sacrés menteurs… ou des outils défectueux.

De mes lectures d’auteurs aimés pour leurs sombres confidences et leurs fanfaronnades insolentes, quand leur parole tente de ne pas abuser ma confiance sur l’état de leurs sentiments lors de leur quête de raison, j’ai plus appris sur l’honnêteté intellectuelle que chez ceux qui assénaient la leur en brandissant leurs arguments comme l’expression d’une vérité universelle. Ce n’est pas si facile de contenir la colère qui parfois m’étrangle en devinant sous la maturité du discours les émotions brutales qui le conditionnent, tordues pour ne pas dépasser de la façade ripolinée, pour faire proprement mature. Certains d’entre eux dissimulent les pires perversités, assez voilées pour que leurs voisins puissent afficher une bienheureuse ignorance, factice.

Je crois. Mais c’est Vian qui m’a aidée à grandir.

Mais je dis des idioties, du coq à l’âne, j’ai prévenu dès le commencement.

Je ne suis pas de bonne compagnie aujourd’hui, je suppose que les envies brunes camouflées en bleu et rose ne sont pas anodines dans mon humeur flageolante depuis plusieurs jours. Une note plus légère, pour finir, Boris Vian joue avec les mots comme s’ils avaient été créés pour qu’il s’amuse, des cubes dans un bac à sable, des constructions fantasques qui m’émerveillent. Je me suis nourrie à son architecture. L’Arrache-cœur est un joyau de sa littérature, imbéciles de critiques qui ne l’ont pas compris à sa sortie ! il n’a plus écrit ensuite… raté pour la légèreté de l’esprit, désolée.

La mer très belle bougeait à peine, un petit clapotis, mince comme des lèvres mouillées qui s’entrouvrent.
Boris Vian dans l’Arrache-Cœur en 1953

 

 

Un jour, là, 5 hoquetobre 2014, le même, 23 janrevien dans la nuit.

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