Avec un roman russe de 1907, très simple, très beau, La mère de Maxime Gorki, pour apprendre combien c’est toujours important de lire et d’apprendre pour comprendre.

« Tous les jours, dans l’atmosphère enfumée et grave du faubourg ouvrier, la sirène de la fabrique jetait son cri strident. Alors, des gens maussades, aux muscles encore las, sortaient rapidement des petites maisons grises et couraient comme des blattes effrayées. Dans le froid demi-jour, ils s’en allaient par la rue étroite vers les hautes murailles de la fabrique qui les attendait avec certitude et dont les innombrables yeux carrés, jaunes et visqueux, éclairaient la chaussée boueuse. La fange claquait sous les pieds. Des voix endormies résonnaient en rauques exclamations, des injures déchiraient l’air ; et une onde de bruits sourds accueillait les ouvriers : le lourd tapage des machines, le grognement de la vapeur. Sombres et rébarbatives comme des sentinelles, les hautes cheminées noires se profilaient au-dessus du faubourg, pareilles à de grosses cannes.
Le soir, quand le soleil se couchait, et que ses rayons rouges brillaient aux vitres des maisons, l’usine vomissait de ses entrailles de pierre toutes les scories humaines, et les ouvriers, noircis par la fumée, se répandaient de nouveau dans la rue, laissant derrière eux des exhalaisons moites de graisse de machines ; leurs dents affamées étincelaient. Maintenant, il y avait dans leur voix de l’animation et même de la joie : les travaux forcés étaient finis pour quelques heures ; à la maison les attendaient le souper et le repos.
La fabrique engloutissait la journée, les machines suçaient dans les muscles des hommes toutes les forces dont elles avaient besoin. La journée était rayée de la vie sans laisser de traces ; sans s’en apercevoir, l’homme avait fait un pas de plus vers sa tombe ; mais il pouvait se livrer à la jouissance du repos, aux plaisirs du cabaret sordide, et il était satisfait. »
Chapitre I

Nikolaï Bogdanov-Belski : « Lire le journal. Nouvelles de la guerre », 1905

— Je voulais te demander ce que tu lis sans cesse, fit-elle doucement.
Il posa son livre.
— Assieds-toi, maman…
Pélaguée s’assit lourdement à côté de lui, se redressa et prêta l’oreille, dans l’attente de quelque chose de grave.
Sans la regarder, à mi-voix, très rudement, Pavel parla.
— Je lis des livres défendus. On en interdit la lecture, parce qu’ils disent la vérité sur notre vie, sur celle du peuple… On les imprime en cachette, et si on les trouvait chez moi, on me mettrait en prison… en prison pour avoir voulu savoir la vérité. As-tu compris ?
Elle eut soudain de la peine à respirer et fixa des yeux hagards sur son fils, qui lui parut changé, étranger. Il avait une autre voix, plus épaisse, plus basse, plus sonore. De ses doigts effilés, il tordait ses fines moustaches soyeuses et jetait un regard bizarre en dessous. Elle eut peur pour lui.
— Pourquoi cela, Pavel ? dit-elle.
Il leva la tête, l’examina et répondit tranquillement :
— Je veux savoir la vérité.
[…]
— Que veux-tu faire ? lui demanda-t-elle en l’interrompant.
— Apprendre et ensuite enseigner aux autres. Nous devons apprendre, nous autres, nous devons savoir, nous devons comprendre pourquoi la vie est si pénible pour nous.
Chapitre IV

« Après avoir bu son thé, Natacha soupira bruyamment, rejeta sa natte par-dessus l’épaule et ouvrit un gros livre illustré à couverture jaune. La mère remplissait les verres, s’efforçant de ne pas les entre-choquer et écoutait, avec toute l’attention dont son cerveau peu habitué à travailler était capable, la lecture harmonieuse de la jeune fille. La voix sonore de Natacha se mêlait à la petite chanson pensive du samovar ; et dans la chambre se déroulait et frissonnait comme un ruban magnifique, l’histoire simple et claire des sauvages qui vivaient dans les cavernes et assommaient les bêtes avec des pierres. C’était comme une légende ; à plusieurs reprises, la mère jeta un coup d’œil sur son fils, désireuse de savoir ce qu’il y avait de défendu dans cette histoire de sauvages. Mais bientôt, elle cessa d’écouter et, sans qu’on s’en aperçut, se mit à examiner ses hôtes.
Pavel était assis à côté de Natacha ; c’était le plus beau de tous. La jeune fille, penchée sur son livre, remontait souvent les cheveux fins et bouclés qui lui tombaient sur le front. Parfois, elle secouait la tête, et, avec un regard caressant à ses auditeurs, elle ajoutait quelques remarques en baissant la voix. Le Petit-Russien avait appuyé sa large poitrine contre le coin de la table ; il effilait sa moustache, dont il essayait d’apercevoir les pointes en louchant. Vessoftchikov était assis sur une chaise, raide comme un mannequin, les mains posées sur les genoux ; son visage grêlé, dépourvu de sourcils, orné d’une maigre moustache, était immobile comme un masque. Sans mouvoir ses yeux étroits, il contemplait obstinément ses traits que réfléchissait le cuivre brillant du samovar ; il paraissait ne pas respirer. Le petit Fédia écoutait la lecture en remuant les lèvres ; il se répétait les paroles du livre ; son camarade aux cheveux bouclés se penchait, les coudes sur les genoux, et souriait pensivement, le visage appuyé dans ses mains. Un des jeunes gens venus avec Pavel était roux, frisé et mince ; ses yeux verts avaient une expression joyeuse ; il avait envie de dire quelque chose et faisait des gestes d’impatience ; l’autre, aux cheveux blonds et courts, se caressait la tête en regardant le plancher ; son visage n’était pas visible.
Il faisait chaud dans la chambre, ce qui était tout particulièrement agréable ce soir-là. Dans le gazouillement de la voix de Natacha, mêlé à la chanson tremblante du samovar, la mère se rappelait les soirées bruyantes de sa jeunesse, les mots grossiers des garçons, qui puaient l’alcool, leurs plaisanteries cyniques. À ces souvenirs, son cœur humilié se serrait de pitié pour elle-même. »
Chapitre VI

Le soir, le Petit-Russien sortit. Elle alluma la lampe et s’assit près de la table en tricotant un bas. Mais elle se leva bientôt, fit quelques pas, indécise ; puis elle alla à la cuisine, ferma la porte d’entrée au verrou et revint dans la chambre. Après avoir tiré les rideaux devant la fenêtre, elle prit un livre sur le rayon, s’assit à sa place, près de la table, se pencha sur les pages et ses lèvres commencèrent à se mouvoir… Lorsqu’un bruit arrivait de la rue, elle fermait le livre en tremblant et écoutait… Puis, les yeux tantôt ouverts, tantôt fermés, elle chuchotait :
— L… A… V… I… E…
Chapitre XVII

La mère, Maxime Gorki (1868 – 1936), 1907, traduction de Serge Persky (1870 – 1938)
Littérature élevée dans le domaine public, vous pouvez lire le roman en ligne à la bibliothèque libre de Wikisource.

 

Viktor Vasnetsov : « Chez le bouquiniste » Huile sur toile, 1876.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *